
Mon ami et néanmoins médecin Jean-Charles Leray a quitté le navire. Il a emporté ses cigarettes, son chapeau et son bloc d’ordonnances qu’il oubliait souvent sur la table, parfois c’était le tampon qui restait avec nous.Il a emporté son rire, son silence soudain alors qu’il regardait des résultats d’analyse… Il fronçait les sourcils. Réfléchissait Il entrait et j’apportais café et cendrier. Il était formidable. Il ne parlait jamais de lui, mais de ses amis, d’un livre, de la vie… Ok je passe dans l’après-midi. Ok j’arrive. Ah non je suis à Marseille… Tu fais ça et ça et tu me rappelles je t’envoie une ordonnance. On riait, il s’intéressait à tout, me racontait des patients anonymes bien sûr, et je lui disais là arrête s’il te plait… Stop Il avait un accent parisien, son plaisir d’homme devenu âgé était tout d’abord ses patients, le poker, ses frères maçons, et le clap de Montmartre. Jasmina m’a embrassée et j’ai rencontré les fils qu’il avait eus à plus de 70 ans. Tristan c’était une autre histoire, (un autre mariage parmi les quatre ), l’histoire de la douleur des pères qui ont des enfants camés. On a connu ça. J’avais fait une belle gaffe alors que j’avais rendez-vous dans son cabinet hyper populaire d’Aubervilliers. La queue, du monde, voiles, multi ethnies comme on dit… la médecine populaire, la vraie. Là un type devant moi que j’observe avec son chapeau crado en cuir. Il passe, ressort et puis maintenant c’est mon tour/ ben dis donc Jean-Charles c’est du lourd ce qui vient de sortir de ton bureau!– C’est mon fils. Ok. heu que dire. Le mal était fait. Quand Tristan est mort il était comme un père coupable et nous avons reparlé de S. qu’il avait tenté de sauver aussi. Je l’ai embrassé en lui disant qu’il avait tout fait et ne pouvait pas davantage. Néanmoins. Donc, Saint Jean de Montmartre. Je suis arrivée la première. Plein de monde. Le visage du gros curé ressemble un peu à une poire, à la caricature de Louis-Philippe que l’on connait. Bon je suis émue bien sur et le fameux chapeau de feutre posé sur le cercueil ( un beau cercueil raffiné et très simple sans angles, comment dire juste une belle boite en bois) me donne des frissons. Au téléphone il y a 3 semaines nous avions papoté. Il ne mangeait plus mais lisait Lucien de Samosate et ce fut notre dernière conversation. J’avais commencé en disant comme à chaque fois: Ai-je l’honneur de parler à l’immennnnnnnse médecin Jean Charles Leray, connu et reconnu mondialemennnnnnnnt. Il m’a dit la dernière fois: Je crois que j’ai fait ma dernière ordonnance hier. Quelqu’un a témoigné sous la coupole et j’ai souri: Quand il allait jouer aux boules au clap, il y avait la queue pour une petite visite médicale sauvage et il faisait des ordonnances sur un coin de table. Il y a eu cette chaine émouvante autour du cercueil, que j’imaginais transparent. Pendant la messe, alors que j’avais envie d’accélérer le débit du curé, je me suis soudain demandée combien j’avais vécu d’enterrements. Je suis arrivée je crois à 21 et dans le métro j’en ai rajouté une poignée. Il faudra que je fasse une liste. Le premier, très clair ( mais auparavant il y avait sans doute oncles et grand-mères pas connues ), le premier fut notre camarade de classe qui s’était suicidé à 15 ans. Je ne sais plus son nom, son image même floue, je la vois.Le dernier Guy Cogeval. Bref ensuite je suis allée boire un, ben rien, je n’ai rien bu, je suis allée au Moulin de la Galette où il avait voulu que l’on boive un verre.
RIP Jean-Charles.
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